Sokhna Aïda, lorsque vous avez été reçue avec tous les honneurs à Brazzaville, en compagnie de Sokhna Bator et de Sokhna Adja, sous le haut patronage de la Première Dame Antoinette Sassou Nguesso, pour prendre part à la 30ᵉ édition des « Vendredis de Carrefour », qu’avez-vous ressenti à cet instant ? Vers qui vos pensées se sont-elles tournées en premier ?
Je renouvelle d’abord mes prières et rends grâce à mon guide spirituel, ma boussole, Serigne Béthio à qui je manifeste ma reconnaissance. Mon voyage au Congo est une de ses grâces. Je rappelle que c’est le ministre congolais des hydrocarbures, Bruno Jean Richard Itoua, président d’honneur du Think-Tank des «Vendredis de Carrefour» qui m’avait fait invitée d’honneur de cette 30e édition des «Vendredis de Carrefour». Au cours de cet événement et au moment de prendre la parole, toute ma pensée et tous mes sentiments se sont tournés vers Serigne Béthio. Car, c’est par ses grâces que j’ai été désignée comme invitée d’honneur et choisie comme modèle pour l’Afrique. C’est une haute distinction pour moi et pour tous les Thiantakones Yessal-gui (Le renouveau) parce que c’est la première fois à ma connaissance qu’on désigne une guide spirituelle comme invitée d’honneur pour un événement de cette dimension qui ne parle que d’économie et de développement. Ce choix rappelle que le développement doit être bâti sur des valeurs. Et ce sont ces valeurs portées par les Thiantakones Yessal-gui Le Renouveau qui ont été offertes en modèle lors de cet événement. Les Congolais nous ont accueillis avec tous les honneurs.
Vous avez été reçue en audience par le Président Denis Sassou Nguesso. Qu’est-ce qu’on peut retenir de cette rencontre ?
Le Président Denis Sassou NGUESSO est un homme humble et ouvert d’esprit. Il m’a accordé une audience et nous avons échangé sur les questions de développement et de l’avenir de l’Afrique. C’est un panafricain et sa vision du développement ne se limite pas seulement au Congo, il veut une Afrique prospère et unie. C’est quelqu’un qui aime aussi le Sénégal et qui est convaincu que le développement de l’Afrique se fera par les Africains. Lors de ce déplacement au Congo aussi j’ai rencontré un compatriote, un ami, Monsieur Pierre Goudiaby Atepa qui est un modèle pour la jeunesse sénégalaise. Ici, au Sénégal, nous avons des personnes dotées de beaucoup de valeurs et, lorsqu’on a la chance d’avoir ce type de profils dans son pays, il faut savoir les côtoyer. Il a obtenu son baccalauréat au Sénégal, puis a poursuivi ses études aux États-Unis, avant de revenir dans son pays. Son parcours est riche : il dispose d’une grande expérience et a travaillé notamment avec de nombreux chefs d’État africains. Je m’adresse particulièrement aux jeunes : son parcours est un exemple et il peut être un excellent mentor.
Quels sont vos rapports avec Monsieur Atepa ?
Nous avons de très bonnes relations. Nous ne partageons pas la même religion, mais c’est un homme de valeur que je respecte beaucoup pour sa vision et son engagement pour le développement de l’Afrique. C’est au Congo que nous nous sommes vus pour la première fois, mais nous communiquions au téléphone et nous partagions des bienfaits comme l’ordonne notre religion. Et il a été très touché par les «berndés» que nous lui envoyions jusqu’à l’exprimer publiquement. C’est ce qui a renforcé notre relation. C’est un homme à qui j’accorde une grande considération.
Lors de votre intervention, vous avez salué l’engagement africain pour un développement ancré sur les ressources locales. Comment voyez-vous la contribution du mouridisme, et particulièrement des Thiantakones, à cette dynamique continentale ?
J’ai salué l’engagement africain, car j’œuvre pour un développement de l’Afrique axé sur ses ressources locales. Je l’ai également salué par responsabilité envers les générations futures : nous avons des enfants et nous devons tous nous sentir concernés par l’avenir et le développement de l’Afrique.
Maintenant si on prend le modèle Mouride, je ne dirais pas qu’il peut contribuer, j’affirme que sa contribution à cette dynamique continentale qui vise à développer l’Afrique est réelle . L’engagement et la détermination des Mourides peuvent être offerts en exemple en Afrique. On le voit notamment lors du Magal de Serigne Touba, événement majeur qui génère une activité économique et sociale importante.
Concernant la contribution des Thiantacones Yessal- gui, elle est concrète et structurée, au service du développement du Sénégal et de l’Afrique. Les Thiantacones Yessal Gui suivent une feuille de route héritée des dernières recommandations de Serigne Saliou à Serigne Béthio : le respect du Magal, du Gamou et des Khassaïdes de Serigne Touba, auxquels Serigne Béthio a ajouté le 17 avril, date de leur rencontre salvatrice en 1946.
Les Toggu Adjuma, les repas du vendredi, s’inscrivent pleinement dans le Thiant, l’action de grâce telle que Serigne Béthio nous l’a enseignée : offrir des repas préparés à partir de bêtes licites et distribués sans distinction. Ces initiatives mobilisent beaucoup de domaines, comme l’agriculture et l’élevage, avec des distributions dans les daaras, les hôpitaux et les prisons.
À cela s’ajoutent des initiatives comme Nourou Darayni Médical, où des talibés professionnels de la santé interviennent dans les écoles coraniques pour soigner, former et accompagner.
Enfin, les célébrations d’action de grâce: le Magal, le Gamou, le 17 avril, le 14 février et les thiant du samedi, génèrent une activité économique continue, fondée sur les ressources locales. En cas de forte demande, l’approvisionnement peut s’étendre aux pays voisins, dans un esprit d’intégration africaine.
Mais où est-ce que vous trouvez tous ces fonds surtout en ces périodes de conjoncture ?
Nous sommes des Thiantakones et nous suivons les enseignements de Serigne Béthio. C’est vrai que les temps sont durs et la conjoncture a touché tout le monde, mais Serigne Béthio nous a enseigné de ne pas nous plaindre quelle que soit la situation. Pour les ressources, elles viennent des talibés. Dans la communauté des ThiantakonesYessal-gui, toutes les catégories socio-professionnelles sont représentées et avec l’engagement de chacun nous faisons toujours plus que ce que nous faisions auparavant.
Vous évoquez souvent la mission que Serigne Béthio vous a confiée poursuivre une œuvre spirituelle tournée vers la paix intérieure et la prospérité matérielle. Quels en sont aujourd’hui les axes prioritaires, pour répondre aux besoins de vos disciples ?
J’évoque souvent la mission que Serigne Béthio m’a confiée. Il m’a dit : « Tu es moi, je suis toi. Se rattacher à toi, c’est réellement se rattacher à moi. » Il m’a également dit : « Sokhna Aïda, c’est en toi que j’ai confiance, en ma présence comme en mon absence. » C’est grâce à lui que je suis digne de cette confiance, et je m’efforce de l’assumer pleinement.
Les axes prioritaires que je transmets aujourd’hui aux talibés ne sont rien d’autre que la feuille de route qu’il nous a laissée. Sur le plan spirituel, cela repose sur le respect du Magal, du Gamou, du Coran et des Khassaïdes de Serigne Touba, ainsi que du 17 avril, date clé de sa rencontre avec Serigne Saliou. À cela s’ajoutent les pratiques régulières comme les Toggu Adjuma et le Tawassoul.
Mais cette mission comporte également un volet lié à la vie terrestre. J’encourage les disciples à s’engager pleinement dans leur développement personnel, à travailler avec sérieux et à chercher chaque jour à être une meilleure version d’eux-mêmes.
Vous rappelez l’enseignement de Cheikh Ahmadou Bamba sur l’équilibre entre adoration et travail. En quoi cette philosophie peut-elle guider les populations dans un contexte où beaucoup aspirent à une vie plus stable et épanouie ?
Serigne Touba est éternel et dans ses enseignements, il rappelle que : «chaque génération aura la certitude que je suis venu pour elle. Dieu m’a donné l’ordre de proclamer haut et fort que je suis un asile et un recours, quiconque veut le bonheur ici-bas et à l’au-delà doit chercher refuge auprès de moi».
Dans un monde marqué par le progrès matériel et la recherche de confort, cet enseignement invite à ne pas perdre de vue l’essentiel.
Serigne Saliou l’exprimait avec clarté lorsqu’il disait : « DIEU a doté tout être humain de deux types de ventres : son ventre physiologique et celui constituant l’intérieur de sa tombe. Que le ventre situé dans son corps ne le préoccupe pas outre mesure, car DIEU, qui l’en a pourvu, se charge de lui assurer la subsistance. Que le “ventre” de sa tombe soit son unique préoccupation, car tout ce qu’il n’y aura pas prévu, point il ne l’y trouvera. »
Les paroles de Serigne Touba éclairent encore aujourd’hui notre manière de concilier vie spirituelle, travail et quête d’équilibre.
Vous insistez sur l’importance de la formation et de la responsabilisation. Quelles initiatives souhaiteriez-vous encourager pour accompagner davantage les jeunes Thiantakones dans leur éducation et leur insertion professionnelle ?
J’encourage les jeunes à avoir foi en Dieu et à croire en leurs valeurs. Nous sommes dans un monde de perpétuelle compétition, c’est pourquoi je les exhorte à la culture de l’excellence où qu’ils puissent être.
Serigne Béthio nous a appris qu’il n’y a pas de sot métier et nous a libérés de tout complexe. Chez les Thiantacones Yessal-gui, on trouve toutes les catégories de métiers, et lorsque nous nous retrouvons au Thiant, nous sommes tous égaux, sans distinction. J’insiste enfin sur la bonne conduite, le respect des parents et des valeurs, qui permettent à chacun de trouver sa place et de s’épanouir dans la société.
Dans votre message, vous valorisez le rôle des femmes dans la réflexion et la prise de décision. Quelle place souhaitez-vous leur voir occuper, dans votre communauté comme dans l’ensemble de la société ?
La place que je souhaite voir occuper la femme dans ma communauté et dans la société est celle que Dieu lui a donnée : une place de responsabilité, de transmission et d’équilibre, dans le respect des valeurs et sans confusion des rôles.
Serigne Touba a enseigné que si Dieu mettait, ce qu’Il met dans une personne pour qu’on Le suive, dans un arbre, on resterait auprès de cet arbre sans jamais le quitter. Or, la femme est une personne à part entière, et une personne est meilleure qu’un arbre.
Dieu a dit qu’Il n’a créé les hommes, les djinns et les anges que pour qu’ils L’adorent, et la femme est pleinement concernée par cette mission spirituelle.
Serigne Béthio a également rappelé une vérité essentielle : lorsque la femme est saine et bien guidée, c’est toute la société qui est bien guidée ; et lorsqu’elle se perd, c’est toute la société qui s’égare. La femme joue donc un rôle fondamental dans la société, car c’est elle qui éduque, qui élève et qui forme les générations.
C’est dans cet esprit que, chez nous, au sein des Thiantacones Yessal-Gui Le Renouveau, les responsabilités spirituelles sont assumées aussi bien par des hommes que par des femmes, et même par des enfants, selon les capacités de chacun. Il existe des Diewrignes universels hommes et femmes, des Diewrignes dynamiques hommes et femmes. Pour nous, il ne s’agit pas de diriger, mais de servir, en respectant les aptitudes de chacun dans la mission d’adorer Dieu.
La place que je souhaite voir occuper la femme est donc, tout simplement, celle que Dieu lui a donnée.
Vous rappelez que le développement repose sur un socle de valeurs. Quelles valeurs aimeriez-vous voir au cœur des transformations économiques et sociales en Afrique, pour qu’elles profitent réellement aux populations ?
On ne peut pas construire un développement durable sans des valeurs solides. Au Sénégal comme en Afrique, nos aïeuls nous ont légué des valeurs qui permettent de favoriser l’écoute entre les générations, le respect et la transmission. Autrefois, ces valeurs se transmettaient aussi à travers les moments de partage en famille, notamment après les repas, ainsi qu’à travers les contes traditionnels, par lesquels passaient de nombreux enseignements. Ces repères doivent être préservés et adaptés à notre époque. Au-delà de nos valeurs , on ne peut pas bâtir un développement sans paix. Cette stabilité et cette paix sont des piliers solides sur lesquels notre nation est construite. C’est ce qui fait du Sénégal un pays de paix et de Téranga.
Enfin, le développement repose aussi sur des valeurs humaines. Sans ressources humaines de qualité, des hommes et des femmes conscients de leurs actes, de leurs attitudes et de leurs responsabilités, le développement reste fragile et ne peut être ni solide ni durable.
Certaines de vos interventions publiques ont été perçues comme des encouragements à une nouvelle génération d’acteurs politiques. Comment accueillez-vous ces interprétations, et quelle place accordez-vous à la spiritualité dans la vie publique ?
La mission que Serigne Béthio m’a confiée est avant tout spirituelle. Parmi les fidèles qu’elle rassemble, il y en a qui sont issus des différentes localités du pays, qui sont des citoyens et de véritables patriotes. Quand je parle de patriotes je fais référence aux hommes et femmes de valeur qui œuvrent pour leur épanouissement personnel d’abord et le développement du pays. Nous considérons le Sénégal comme une pirogue, c’est pourquoi nous devons œuvrer à ce qu’elle soit conduite à bon port. Nous prions et travaillons pour la paix, la stabilité et le développement du pays et nous accompagnons nos autorités dans ce sens. C’est pourquoi nous ne pouvons pas séparer le spirituel et le temporel. Et dans ses enseignements, Serigne Saliou disait à Serigne Béthio, que « l’abstention même est un choix politique » car la personne la plus timide, la plus réservée fait de la politique parce qu’au moment de choisir elle fera son choix. Aujourd’hui, que les gens l’expriment au grand jour ou pas, ils font tous de la politique. Si certains ont choisi de ne pas l’afficher, nous, on ne s’en cache pas. Mais toute notre politique est orientée sur le bien-être des populations.
A un certain moment de son vivant, Cheikh Béthio s’était engagé publiquement dans la politique. Peut-on s’attendre à ce que Sokhna Aida s’engage publiquement en politique ?
Ça c’était le choix du Cheikh et il l’avait fait sous le «ndigueul» de Serigne Saliou. Serigne Béthio n’a jamais pris une décision sans l’aval de son guide spirituel Serigne Saliou. Quand il faisait cet engagement c’était pour la stabilité du pays et ne pas l’exprimer aurait été pour lui une trahison de ses convictions parce qu’il était un patriote. À un moment où personne n’osait exposer ses opinions, il a pris son courage à deux mains pour faire sa déclaration publique. Tout ce qu’il voulait c’était la paix et la stabilité du pays.
Pour défendre ces valeurs, Sokhna Aida n’écarte-t-elle pas d’aller à l’Assemblée nationale ou diriger une mairie ?
Sokhna Aida est une citoyenne, une patriote comme tout Sénégalais épris du développement de son pays.
Ce qui m’importe, c’est le Sénégal, sa paix, sa stabilité. Lorsque je me suis déplacée jusqu’au Congo, c’était pour porter haut les valeurs et l’image de mon pays. Mon engagement ne se situe pas dans la recherche de fonctions, mais dans le service du bien commun. Il s’exprime déjà à travers mes actions, mes œuvres et mon engagement quotidien au service des Sénégalais.
Beaucoup de jeunes, engagés aujourd’hui dans la construction du Sénégal, se reconnaissent dans vos messages de résilience et d’espoir. Quel appel souhaitez-vous leur adresser dans cette période de grands changements ?
Mon message est un rappel à la foi en Dieu. Quelle que soit sa religion, ses croyances, on ne peut pas réussir quelque chose de solide sans foi. La foi est le soubassement de toute action. Nous sommes dans une période de grands changements, c’est pourquoi j’appelle les jeunes à savoir ce qu’ils veulent d’abord et d’y aller avec conviction et le reste viendra naturellement avec l’aide de Dieu. Il est important qu’ils se rappellent que le développement de notre cher pays les concerne au premier chef. Ils doivent en être les principaux acteurs car ils en seront nécessairement les premiers bénéficiaires.
Plusieurs sensibilités se manifestent aujourd’hui au sein des disciples de Serigne Béthio. Quel message souhaitez-vous transmettre pour préserver l’unité, le respect mutuel et la continuité harmonieuse de son héritage ?
Nous sommes tous des Thiantakones, nous devons donc nous inspirer des enseignements de Serigne Bethio. La foi est sacrée et nul ne choisit de croire ou de ne pas croire car cela relève du domaine exclusif du Seigneur. Dès lors, les différences de conviction rentrent dans l’ordre normal des choses. Chacun doit respecter son prochain dans sa foi. Serigne Béthio nous a enseigné un principe fondamental : aimer profondément son guide, suivre scrupuleusement ses recommandations et parler constamment de lui. Quand on est occupé à ce rappel, à cet amour et à cette fidélité, on n’a ni le temps ni l’énergie de se perdre dans les divisions. C’est uniquement cette posture qui peut favoriser une cohabitation paisible et pacifique. Il faut également rappeler que Serigne Béthio est un homme de paix. Jamais il n’a pris la parole pour parler en mal de quelqu’un. Son enseignement a toujours été fondé sur le respect de la croyance de l’autre. Pour ma part, je m’inscris dans ces enseignements de mon Guide.
FALLOU FAYE